Forêt de Chantilly, laboratoire d’expérimentations face au changement climatique

Forêt de Chantilly, laboratoire d’expérimentations face au changement climatique

La forêt de Chantilly subit de plein fouet les impacts du changement climatique. Pour la sauver, le collectif de forestiers, scientifiques, élus et citoyens « Ensemble, sauvons la forêt de Chantilly » en a fait un vaste champ de réflexion, d’analyse et d’expérimentation inédit. Décryptage d’une démarche innovante en phase avec les axes stratégiques de France Bois Forêt.

« Lors de ma première visite en forêt de Chantilly, je savais ce que j’allais voir, et, pourtant, ce fut un choc, se souvient Philippe Gourmain, expert forestier, président du Comité spécialisé de gestion durable des forêts au Conseil supérieur de la forêt et du bois. Et cela préfigure malheureusement ce qui risque de se produire dans d’autres forêts françaises. » Ce massif forestier de 6 300 ha est peuplé pour moitié de chênes, dont deux-tiers de pédonculés. D’une grande valeur historique, économique et sociale, Chantilly est aussi un poumon vert essentiel pour l’Île-de-France. Or les sécheresses récurrentes depuis 2014, la température en hausse depuis 1990 (+ 1,5 °C), conjuguées à la nature très drainante du sol, engendrent un fort stress hydrique des arbres. Aujourd’hui, 50 % des chênes pédonculés sont dépérissants, soit près de 50 000 arbres parfois multi­centenaires, ce qui représente 210 000 m3 de bois1. « Nous nous sommes focalisés sur cette essence majoritaire, car elle constitue la force économique du domaine forestier. L’accélération du dépérissement a engendré une baisse des revenus dès l’automne 2020. Sans compter les ravageurs secondaires qui déprécient la valeur de certains bois », explique Daisy Copeaux, ingénieure forestière et adjointe de l’administrateur du domaine de Chantilly (Institut de France). Un sombre tableau auquel s’ajoutent les ravages des hannetons forestiers : 70 % du sol forestier infesté de larves du coléoptère jusqu’à 80 cm de profondeur (consommation racinaire quatre ans durant, puis, à l’âge adulte, défoliation des arbres).

300 placettes d’observation permanente

Aussi les gestionnaires forestiers, avec l’Inrae2, le parc naturel régional Oise-Pays de France, l’Office national des forêts, ont-ils initié, en 2020, le collectif « Ensemble, sauvons la forêt de Chantilly »3. « Pour un constat partagé et objectif, nous avons voulu travailler ensemble en incluant les citoyens, 140 bénévoles formés activement sur le terrain… en nous appuyant sur un comité scientifique pluridisciplinaire (généticien, historien, géologue…). L’idée est de croiser les disciplines et de capitaliser notre expérience qui doit être partagée avec tous », précise l’ingénieure forestière. Concrètement, 300 placettes d’observation permanente (100 m2 de surface) ont été mises en œuvre. Les essences y ont été répertoriées, les arbres et leur répartition listés, leur état sanitaire décrit selon le protocole Dépéris4 (voir encadré) du Département de la santé des forêts (DSF)… « Ces placettes constituent une base évolutive essentielle pour les générations futures », précise Daisy Copeaux. Au mois de mars, 60 fosses ont été creusées – les plus profondes sont de 3 m – sur des placettes sélectionnées par l’Inrae, et des échantillons de sol prélevés. Objectif : analyser en laboratoire leur composition chimique et physique, la variabilité microbienne – « l’une des pistes, autre que la génétique, pour expliquer la mort ou la résistance de certains peuplements » – et retracer ainsi l’histoire géologique de la forêt. « Chantilly est devenu un laboratoire à ciel ouvert. Il y a une effervescence scientifique pour mieux comprendre et dégager des pratiques gestionnaires différentes, susceptibles d’améliorer la résistance des arbres », explique Philippe Gourmain. Ce que confirme Daisy Copeaux : « Face au caractère inédit de cette crise, nous appréhendons désormais notre milieu de façon nouvelle. » Les outils mis en place ont permis de prévoir des trajectoires climatiques futures. « Aujourd’hui, le climat est celui d’Orléans dans les années 1990 ; en 2070, ce sera celui d’Albi de 1990 ! » D’où la nécessité de la migration assistée pour avoir des espèces adaptées dans 70 ans – en migration naturelle, il leur faudrait 10 000 à 15 000 ans !

Sur une placette permanente d’observation, une chercheuse de l’Inrae (Nathalie Hirt) et deux bénévoles, en train de décrire l’état de santé de chaque arbre, de les mesurer et de relever leur positionnement respectif. Photo : Daisy Copeaux/Institut de France

Une démarche exemplaire

Neuf essences du Sud et d’Espagne, dont des chênes sessiles et pédonculés (Projet Renessences5), ont donc été plantées. « L’objectif est qu’ils s’hybrident avec les individus locaux d’ici à 50 ans. La nature fera elle-même le “ménage”, laissant – on l’espère – des îlots de survivants qui recoloniseront », explique Daisy Copeaux. Outre un patrimoine génétique adapté à l’éco­système local, ils apporteront de l’ombrage et des semenciers. Cette approche passe aussi par la remise en question des pratiques sylvicoles. Ainsi, les arbres identifiés comme très dépérissants sont prélevés pour être exploités avant mortalité. Le taillis (4 300 ha du domaine) est maintenu, et non plus coupé, pour protéger les plants des vents desséchants, tout en laissant passer la lumière. Autre volet essentiel, dégager un équilibre sylvo-cynégétique, la forte présence du grand gibier empêchant toute régénération. Des formations sont donc dédiées aux chasseurs (tir, connaissance du gibier…), en lien étroit avec la Fondation François Sommer et Bois Landry. Selon Philippe Gourmain, « la démarche menée ici est exemplaire. La dimension sociale est fondamentale : associer les riverains à la réflexion, c’est travailler aussi sur l’acceptation, leur donner les clés pour comprendre la situation et accepter cette forêt dont les contours ne sont pas encore dessinés ».