Forêts et changement climatique : préparer l’avenir maintenant !

Forêts et changement climatique : préparer l’avenir maintenant !

Entretien EXCLUSIF avec Philippe Gourmain, expert forestier, président du comité spécialisé de Gestion durable des forêts au Conseil supérieur de la forêt et du bois.

Mettre en place une sylviculture adaptative qui intègre la diversité des situations et minimise le risque pour lutter contre le changement climatique, et dégager des orientations éprouvées indispensables aux propriétaires : c’est l’objectif de la feuille de route élaborée par l’ensemble de la filière forêt-bois qui réaffirme ses engagements à travers neuf priorités pour adapter les forêts au changement climatique.

La Lettre B – Quel est le point de départ de cette feuille de route ?

Philippe Gourmain – Elle résulte d’une commande du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation auprès des professionnels de la filière forêt-bois, lesquels ont analysé l’impact du changement climatique sur leur activité dans les trente à cinquante prochaines années. C’est un phénomène inertiel, qui va durer et s’amplifier. Auparavant, le propre de la forêt était la stabilité et la prévisibilité, en fonction d’un lieu et de conditions pédoclimatiques, vers un état futur connu et documenté. Mais aujourd’hui, nous entrons dans une ère dans laquelle les trajectoires et points d’arrivée sont inconnus.

Comment avez-vous travaillé ?

Nous avons organisé plusieurs ateliers pour réunir tous nos savoirs. La recherche est très présente sur ces questions forestières, telles la réaction des écosystèmes, les inter­actions entre les espèces, etc. Il existe un environnement scientifique, administratif et institutionnel capable de répondre aux questionnements des forestiers. Ce champ est investi depuis longtemps par des compé­tences de haut niveau, avec des réseaux à l’étranger. Les forestiers disposent déjà de données qui, malgré les incertitudes, leur permettent de se projeter.

Quel est son objectif ?

Améliorer la résilience des forêts, afin qu’elles soient capables de revenir à un état d’équilibre après une perturbation et de fournir les biens et services qui nous sont indispensables. Continuer à gérer la forêt à travers les trois composantes, économique, sociale et écologique. Nous réaffirmons cet objectif, très ambitieux au regard de la force du changement climatique.

En quoi consiste la stratégie d’adaptation ?

En premier lieu, sortir de la gestion courante, celle pratiquée dans un univers très prévisible, pour passer à une gestion adaptative avec une approche itérative. Il nous faut donc revoir nos objectifs et pratiques sur les peuplements forestiers, tous les trois à cinq ans, et non tous les dix ou vingt ans comme nous le faisions jusqu’à aujourd’hui. C’est inédit ! Cela implique une remise en question qui ne doit pas être vécue comme un échec du forestier, mais comme une évolution nécessaire.

Quel est le deuxième point ?

Continuer à prendre des décisions malgré l’incertitude non réductible ; par exemple, nous ne connaissons pas la réaction dans trente ans de certaines essences face à une augmentation d’un demi-degré Celsius,
y compris celles que nous pensions stables, comme le chêne. Pour autant, nous devons poursuivre la gestion, mais en modifiant, entre autres, la durée de certaines rotations. Troisième point : adopter des pratiques connues pour favoriser la résilience, c’est-à-dire la capacité d’un écosystème à résister à une perturbation. Ce qui signifie diversifier les essences lors des boisements ou en régénération naturelle. Une parcelle de cent hectares plantée d’épicéas n’est plus envisageable. La diversification des essences est absolument essentielle pour réduire le risque. C’est du bon sens de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Tout aussi cruciale, la préservation des sols : éviter les engins trop lourds, etc. Il faut protéger leur capacité de maintien et de résistance au stress. Et enfin, prendre davantage en compte la biodiversité. Car un écosystème à un haut niveau de biodiversité est, à priori, mieux armé pour résister.

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Exploitation d’épicéas scolytés : seuls les bois verts sont conservés.

Ce qui signifie, par exemple, le maintien de bois morts au sol ?

Oui, le vieux bois et le bois mort sont les stades ultimes du cycle forestier, où vivent des espèces que l’on ne retrouve pas lors des stades juvénile et adulte. Globalement, on estime que plus les peuplements sont diversifiés, meilleure est leur résistance, notamment contre les insectes, car ces derniers vont faire face à leurs propres prédateurs. Or le changement climatique induit une hausse de température favorable aux insectes. D’où l’intérêt évident de travailler sur ce volet biodiversité. Une forêt monospécifique, c’est un risque accru de cluster avec des attaques de parasites massives.

Cette stratégie suppose des prérequis ?

Tout à fait. Le déploiement de cette politique d’adaptation impose, au préalable, un certain nombre d’actions. Le prérequis numéro un est la réduction drastique des populations de sangliers et de cervidés. Sans elle, ce plan est illusoire. Ces animaux consomment préférentiellement des essences, tel le chêne, plus résistantes au change­ment climatique. Prenons pour exemple un peuplement dans les Ardennes, comprenant des mélanges de chênes et un peu d’épicéas : les semis des premiers sont consommés, contrairement à ceux des épicéas. Mais ces derniers succombent aux scolytes et sont sensibles à la sécheresse. Ce n’est donc pas tenable. Autre prérequis plus simple à lever : partager avec la société le diagnostic de la situation et la nécessité d’un accompagnement fort, car les paysages forestiers vont changer. Pour nos concitoyens, la forêt symbolise une forme de permanence. Or il va y avoir un bouleversement paysager, et il faut que le grand public le comprenne. Sans cela, il y aura des oppositions.

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Changement climatique oblige, les forestiers devront revoir leurs objectifs et pratiques sur les peuplements forestiers tous les trois à cinq ans.

Cela veut dire des actions de communi­cation ?

Oui, mais ça ne suffit pas. D’autres canaux sont envisageables : les écoles, les artistes… Le grand public a besoin de comprendre, d’être associé au processus de discussion (soit un changement nécessaire de mentalité, NDLR), car les forestiers ont plutôt l’habitude de décider seuls. Et une fois ces prérequis établis ? Neuf priorités ont été définies (voir ci-contre). Nous avons la chance d’avoir des services, des organismes efficaces, qui n’ont pas attendu le réchauffement climatique pour faire de la veille sanitaire, travailler sur la sensibilité des écosystèmes… Le Département de la santé des forêts, par exemple, est un outil rodé, qui fonctionne bien et publie régulièrement. Tout comme le RMT AForce (reseau-aforce.fr) financé via France Bois Forêt. Nos priorités s’appuient sur ces dispositifs déjà opérationnels. Il s’agit de les adapter au nouveau concept.

Comment voyez-vous l’avenir de la forêt ? Il faut rester optimiste et se garder d’aborder le changement climatique de manière mortifère… Se dire que l’on va participer activement et positivement à cette aventure. Il y a une obligation de repenser un nouveau rapport à la nature. « L’avenir n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons en faire. » Une citation bien à propos du philosophe français Henri Bergson.

Les porteurs de cette feuille de route

Centre national de la propriété forestière (cnpf.fr), Experts forestiers de France (foret-bois.com), France Bois Forêt (franceboisforet.fr), institut technologique Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement (fcba.fr), Fédération des forestiers privés de France (fransylva.fr), Fédération nationale du bois (fnbois.com), Fédération nationale des chasseurs (FNC), Fédération nationale des communes forestières (fncofor.fr), France Nature Environnement (fne.asso.fr), Fédération nationale des entrepreneurs des territoires (fnedt.org), Groupement d’intérêt public sur les écosystèmes forestiers (gip-ecofor.org), Institut national de l’information géographique et forestière (ign.fr), Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (inrae.fr), Office national des forêts (onf.fr), Réserves naturelles de France (reserves-naturelles.org), Société forestière de la Caisse des dépôts (forestiere-cdc.fr), Syndicat national des pépiniéristes forestiers (pepiniereforestiere.fr), Union de la coopération forestière française (lescooperativesforestieres.fr), Union française des industries des cartons, papiers et celluloses (copacel.fr), Union nationale des entreprises du paysage (lesentreprisesdupaysage.fr).

9 priorités

1 – Renforcer la coopération scientifique et les connaissances : R&D ; réseaux d’expérimentations ; structuration au niveau européen…

2 – Diffusion des connaissances et appropriation des outils de diagnostic et de décision : accès facilité aux données et retours d’expériences ; cartographie des outils et manuels d’utilisation ; formation ; indicateurs d’alertes.

3 – Intégrer les pratiques sylvicoles améliorant la résilience pour diminuer les risques et limiter l’impact des crises : communication renforcée ; formation ; transformation des peuplements vulnérables…

4 – Mobiliser les moyens financiers permettant aux propriétaires d’investir pour adapter leurs forêts : dispositifs d’incitation et aides existantes renforcés et simplifiés ; rémunération des services écosystémiques non marchands de la forêt (épuration de l’eau, stockage du carbone)…

5 – Conforter la veille et le suivi sanitaire et organiser la gestion de crise : consolidation du réseau Santé des forêts ; adaptation des réglementations et procédures ; organisation collective de veille et de gestion de crise ; dispositif d’aide permanent pour les peuplements sinistrés ; contrôle renforcé aux frontières contre l’introduction de nouveaux pathogènes, tel le champignon responsable du flétrissement du chêne (États-Unis).

6 – Renforcer et étendre les dispositifs de prévention et de lutte contre les risques abiotiques, notamment la défense contre les incendies (DFCI) : identification des espèces et peuplements exposés ; réévaluation nationale des risques ; renforcement du dispositif DFCI ; prévention et sensibilisation ; modernisation des moyens de lutte.

7 – Préparer et accompagner l’adaptation de l’amont de la filière, en développant une solidarité élargie pour être en mesure de préparer les ressources forestières futures : renforcement des capacités de récolte et de production des matériels forestiers de reproduction (MFR) ; sécurisation de la chaîne de production
de plants et de plantation ; accompagnement de l’investissement.

8 – Préparer et accompagner l’adaptation des entreprises de l’aval de la filière : anticipation et suivi des besoins ; investissement pour adapter les outils de production aux nouvelles essences.

9 – Renforcer le dialogue et la concertation, développer l’animation et la médiation entre acteurs au sein des territoires.