Les experts du CNPF, de l’INRAE, de l’ONF et d’I4CE ont développé une méthode d’enrichissement permettant d’améliorer la résilience des forêts et susceptible d’accroître leur capacité de stockage carbone. Ce programme de recherche a permis de développer une méthode éligible au Label bas carbone.
La France est l’un des pays à connaître le réchauffement climatique le plus rapide. Selon Météo France, la température moyenne annuelle a progressé de plus de 2,1 °C en métropole depuis le début du 20e siècle, alors que l’augmentation moyenne mondiale est d’1,4 °C.
Cette augmentation des températures n’est pas sans conséquences sur les forêts de l’Hexagone. Les successions de sécheresses et de vagues de chaleur soumettent les massifs à des stress hydriques de plus en plus longs et fréquents. Affaiblis, les arbres sont moins résistants aux événements météorologiques extrêmes et aux ravageurs (scolytes, pathogènes, chenille processionnaire du pin). Les forêts sont donc mises à rude épreuve. Entre les périodes 2005-2013 et 2015-2023, la mortalité des arbres, toutes essences confondues, a plus que doublé, rappelle l’Observatoire des forêts françaises.
COURSE DE VITESSE
Pour adapter la forêt au changement climatique, la régénération naturelle ne suffit pas. « Le problème est que le changement climatique est dix fois plus rapide que la capacité adaptative des arbres », explique Christine Deleuze, directrice projet stratégie carbone à l’Office national des forêts (ONF). En outre, même si certaines de ces régénérations de chênes, de hêtres ou d’épicéas relativement pures (une seule espèce) s’installent facilement, même après des dépérissements d’arbres adultes, elles sont particulièrement vulnérables aux évolutions climatiques.
Ce sont ces dépérissements massifs qui contribuent le plus à la diminution de la capacité de stockage carbone des forêts. D’où l’idée de renouveler autrement et de diversifier nos forêts. « L’enrichissement de régénérations naturelles avec des essences plus adaptées au changement climatique permet à terme de faire gagner en résistance l’ensemble du peuplement, et de créer un microclimat plus favorable pour l’essence initiale », souligne Christine Deleuze. En plus, la régénération naturelle reste présente au moins pour moitié et porte un potentiel d’adaptation à long terme de ces espèces. Reste à savoir si cette technique est favorable à l’augmentation du stockage de carbone de ces peuplements.
QUARANTE-TROIS COUPLES SÉLECTIONNÉS
C’est l’objet du projet Melbac, soutenu par France Bois Forêt, porté par l’Office national des forêts (ONF), le Centre national de la propriété forestière (CNPF), l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) et l’I4CE. Le programme a débuté en 2023 par l’étude des pratiques de terrain. Dix-huit enquêtes ont été menées auprès de l’ONF, du CNPF, de La Forestière et des Experts Forestiers de France. Les forestiers ont été interrogés sur leurs pratiques d’enrichissement, en particulier dans le cas d’une régénération naturelle acquise en futaie régulière.
Objectif : comprendre quels couples d’essences naturelles et d’enrichissement ont été formés dans les sylvo-écorégions métropolitaines. En prenant en compte des critères de résilience, les chercheurs ont sélectionné quarante-trois couples constitués d’essences de régénération naturelle et d’essences d’enrichissement. L’étape suivante a consisté en une analyse de compatibilité climatique principalement pour les essences plantées. Dans différents contextes pédoclimatiques, ce travail a permis de lister les couples d’essences éligibles et capables de supporter l’évolution du climat annoncée par la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique. Un travail approfondi de modélisation a été mené par l’INRAE et l’ONF pour calculer les croissances de ces mélanges dans chaque sylvo-écorégion et leur capacité à stocker le carbone. « Les gains en carbone apparaissent plus faibles que ceux des plantations pures sur des parcelles entières », prévient Christine Deleuze. Pour autant, une vingtaine de mélanges permettent tout de même d’espérer stocker une cinquantaine de tonnes de CO2 par hectare sur trente ans8.
FACILITER LE TRAVAIL DES OPÉRATEURS
Fort de ces résultats, le consortium Melbac s’est attelé à la rédaction d’une méthodologie susceptible d’être éligible au Label bas carbone. Elle s’appliquera à des projets d’enrichissements de peuplements plus ou moins vulnérables aux changements climatiques. Conformément à l’article 7 de l’arrêté du 5 septembre 2025 définissant le référentiel réglementaire du Label bas carbone, la méthode définit le champ d’application et le type de projets concernés, la durée maximale de validité d’un projet, ainsi que les critères de labellisation des projets (critères d’éligibilité, scénario de référence, rabais, co-bénéfices, etc.). Cette méthode s’appliquera à des parcelles dominées par une régénération naturelle acquise et quasi pure de chêne pédonculé, de chêne sessile, d’épicéa commun, de frêne, de hêtre commun ou de sapin pectiné. La surface minimale de projet est fixée à deux hectares et la durée de validité à trente ans.
De nombreux critères techniques ont également été intégrés afin d’encadrer le développement de projets et faciliter le travail des opérateurs et des instructeurs. Ils concernent notamment les modalités d’enrichissement (nombre de placeaux, densité de plants, choix des essences, etc.), et les modalités de travail du sol.
Après instruction par le ministère de la Transition écologique, consultation publique et analyse par un comité scientifique et technique, la méthode devrait être consolidée et publiée par décret. Elle devrait permettre de générer deux types de crédits carbone : les crédits ex ante seront délivrés à l’issue d’un audit réalisé après les cinq premières saisons de végétation pour financer en partie les coûts liés à la plantation ; les crédits ex post pourront être générés au-delà des 15 premières années après un audit facultatif et à condition qu’une séquestration carbone additionnelle soit effectivement démontrée. La première évaluation ex ante obtenue par modélisation est extrêmement prudente pour éviter tout risque de surestimation de gain carbone. Un effort important a été fait par le consortium pour disposer d’une instruction simple facilitant au maximum le dépôt de ces projets. L’idée est d’accompagner avec ces financements complémentaires des propriétaires souhaitant diversifier leur renouvellement forestier et rendre leur forêt plus résiliente.
